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Frédéric BENAZECH

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Après Pierre Bondouy voici quelques semaines, nous vous proposons ici la rencontre avec un autre ancien joueur professionnel. Depuis ses débuts dans le monde pro en 1996 à Narbonne, Frédéric a connu plusieurs clubs et, même s’il n’est plus directement présent dans le rugby pro, il reste un témoin privilégié de par son activité professionnelle mais aussi son implication dans le domaine associatif, notamment avec le Rugby French Flair.

A 43 ans, installé dans un charmant petit village de l’Hérault dans lequel il envisage à demi-mot de prendre quelques responsabilités, gérant d’une succursale dans le BTP, marié et papa de deux charmantes jeunes filles, rencontre avec cet esthète attachant, amateur du beau jeu et nostalgique des valeurs historiques de notre sport. Et des hommes qui le jouaient…

Les valeurs du rugby ? Quelles valeurs ?

Frédéric, pouvez-vous, pour les non-initiés et les moins de 20 ans, nous retracer votre parcours rugbystique ?

Je viens de Bédarieux dans l’Hérault et j’ai débuté en pro à Narbonne. Puis je suis passé par Perpignan, Agen, Grenoble, Montpellier et j’ai terminé à Nîmes en fédérale 1.

A 8 clubs prêts, vous étiez « Monsieur Top 14 » !

C’est vrai que j’ai beaucoup bourlingué mais je pense être loin de l’idée du mercenaire que pourraient imaginer les gens en lisant ceci : mes choix de l’époque, sans agent, se faisaient au hasard des rencontres et des projets sportifs proposés.

Profitons de votre expérience : quel regard portez-vous sur le rugby que vous avez connu en tant que joueur professionnel et celui d’aujourd’hui ?

C’est simple, je suis en deuil de notre rugby, réellement. Avec les évolutions qui se confirment de saisons en saisons, une énorme page se tourne.

Un exemple ?

Oui, d’actualité même : quand on voit comment est traité le cas Trinh-Duc, Privat, mais putain, l’humain n’existe donc plus dans notre sport ? Et je ne parle pas de faire du copinage ou de faire jouer le fils de la tante du patron de la manade de Castries pour qu’il nous la prête en juillet : je parle de respect !

C’est quoi cette histoire de manade ?

(il s’énerve) Non mais je dis ça au hasard. Je veux juste souligner le fait que ces hommes-là par exemple ont été exemplaires, y compris cette saison. On dirait que les faire jouer, c’est comme si on mettait je ne sais quel ancien de Bédarieux, un gars de la bande à Bono ou un ouvreur de 50 ans de Villefranche dans les 22 ! Et je ne parle pas de jeu : avec un gros paquet, tu fais ce que tu veux encore aujourd’hui alors qu’on parle d’évolution dans le rugby.

Posez votre portable, vous allez le casser là…

C’est vrai que je suis colère : (on passe au tutoiement) tu vois pour exemple j’ai eu la chance d’être champion de France avec la nationale B de Narbonne en 95 ! On s’est retrouvé vendredi dernier pour une soirée on était 35 ! 21 ans après ! J’aimerais bien rire tiens, s’ils devaient fêter leurs 10 ans de la coupe d’Europe en 2026 : je vois le topo avec juste 2 mecs présents, les autres « by skype » ou par je ne sais quelle application de téléphone qui permettra de sentir les émanations de suze-ricard ou d’autres boissons qu’ils n’auront d’ailleurs jamais partagées, et chanter des chansons qu’ils n’ont jamais connues !

Votre vision du monde ovale est bien grise…

Elle est réelle. Le rugby, ses vraies valeurs restent dans certains clubs amateurs où le joueur n’est pas plus important que l’Homme : le gars ne joue pas le jeu, pas franc, pas engagé, pas investi, même s’il est un peu meilleur que son concurrent, il ne joue pas. Certains entraineurs « pro » qui parfois font leur compo sur CV ou en rapport avec le montant de l’investissement devraient parfois s’en inspirer. Ma fille cadette Jade joue au hand : je me régale d’aller voir ses matchs ! L’état d’esprit et l’enthousiasme tranchent avec notre discipline.

On ne vous sent pas prêt à vous investir dans ce rugby-là…

Je le suis par l’intermédiaire de ma société. Nous sommes partenaires de Montpellier. Quand nous invitons des clients ou autres, nous ne parlons pas anglais et pas très longtemps du rugby d’aujourd’hui. Très vite on bascule presque au patois en narrant nos exploits sportifs et autres de l’époque ! Je peux te citer 10 noms comme ça sans réfléchir de gars que je vois encore 20 ans après ou que j’ai envie de voir toujours !

Vas-y !…

Je ne sais plus là mais demandez entre-autres à Laurent Balue, Gilles Belzons, Luc Lafforgue, Jean Victor Bertrand ; Benoit Belot, Marc Raynaud, Anthony Bouzinga Hill, Jérémie Valls (un fou), Antoine Nicoud, Marc Beale, Jean Phi Lacoste, Jérôme Capdeville, Claude Trainini où nous avions une vraie vie sociale ensemble. Qui avait son importance et ses influences sur nos prestations individuelles et donc collectives !

Oui mais parfois ces influences, c’est risqué. Du style « allez, on boit l’avant-dernière »…

Pas faux…

Restons aux valeurs : parlez-nous de votre autre engagement avec Rugby French Flair…

L’association « Rugby French Flair » est née en juin 2010 à l’issue d’une opération menée à New York en février de la même année, rendue possible grâce à l’engagement de Philippe Verger et Jean-Baptiste Ozanne et au soutien de nombreux anciens joueurs internationaux dont Erik Bonneval, Christian Labit, Jean-Marie Cadieu, Francis N’Tamack, Cédric Soulette, Cédric Desbrosses, Jean-Louis Jordana, Franck Tournaire et bien d’autres encore. Cette aventure, faite de temps forts et de rencontres exceptionnelles, s’est prolongée et a fait des émules… N’Tamack. « Emules N’Tamack », je plaisante, j’adore faire des jeux de mots…

Quels sont les objectifs de Rugby French Flair ?

L’idée est de se servir du rugby comme support. Grâce aux vertus de ce jeu, on initie les jeunes de quartiers défavorisés à la pratique du rugby dans les pays où ce sport est peu développé, on leur fournit aussi des équipements et on crée des parrainages à dimension sociale et économique qui pourront leur servir plus tard. Les jeunes côtoient des joueurs de renommée internationale et partagent le temps de ces échanges les valeurs humaines, d’engagement et de plaisir liées à ce sport : courage, combativité, générosité, audace…

Ambitieux et surement très enrichissants ?!

Oui. Quand tu apprends en retour que tel ou tel gamin croisé en Colombie, au Mexique ou encore à Madagascar a été sensibilisé aux ouvertures que le rugby a pu lui procurer dans la vie tant sur le plan personnel que professionnel, qu’il a pris confiance en lui, qu’il a appris à mieux appréhender son environnement et que maintenant il croit en son potentiel.

Superbe ! De quoi te réconcilier avec le rugby associatif !

C’est vrai que cet investissement-là est gratifiant ne serait-ce que par la richesse des Hommes que tu rencontres, sur les territoires où tu te rends mais aussi au sein même de RFF. Jean-Baptiste Ozanne n’est pas étranger à cet engouement : il a su justement magnifier la dimension humaine du rugby pour qu’il joue son rôle de vecteur social. L’homme qui relie les hommes en fait, mais grâce au ballon ovale !

Peut-on t’imaginer du coup basculer vers un rôle plus près du terrain dans le rugby amateur où tu as l’air de « mieux respirer » ?

Catherine, ma femme le souhaite, elle pense que ça participerait à mon équilibre et à calmer le stress inhérent au travail. J’hésite encore mais j’ai cette idée en tête à terme. Là je suis en reconquête de moi-même, j’ai repris une activité physique importante et mon corps commence à recouvrer des formes acceptables. Dès que je me sentirai prêt, il n’est pas impossible que je revienne à mes premières amours…

Miga Latapí – Blog Rugby shop